mardi 12 décembre 2017

Réflexions à propos du Lovecraft de Jean Robin

Y a des choses que vous voyez pas ! Et qui sont essentielles pourtant ! Oh ! là ! là ! Minute ! Au fond du purin même cachées ! des trous du corps ! du philtre d’entrailles ! se douterait-on ? Que c’est seulement les initiés en fermant les yeux qui se chuchotent… qu’elle est pas terminée la Messe !... que tout est pas dit !... Loin de là !... que pour les tarots il en reste ! qu’on va pas nous laisser tels quels pourrir en peinards sur le tas ! Qu’il nous demeure encore tout plein de pus et bien des gangrènes pavoisantes, des somptueux brocarts rougeoyants à revêtir !... d’écorchements très menus… avant qu’on soye vifs pour la danse, menuets affranchis, allégés, diaphanes ! ne pesant plus rien dans les ondes, évaporés, tourbillons d’ailes, fort ravissants de-ci de-là, d’entre Printemps ! d’entre les Vogues ! tout espiègles et furtifs et joies ! gracieux au monde en son secret, tout à la magie renouvelle ! à rafales de fleurs et de mousses !... Plus légers encore virevolés… parmi vent de roses ! Tous soucis lassés en musique… diffus emportés aux jeux d’air ! Zéphirs !...

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s Band I



Le livre de Jean Robin relève d’un parti-pris provocateur : celui de considérer sous un aspect « bénéfique » la dissolution finale de notre monde, alors même que seules des influences « infernales », provenant du « psychisme cosmique » inférieur dans ce qu’il a de plus destructif et « désagrégeant », sont semble-t-il vraiment aptes à agir en vue de cette dissolution.

Mais voici apparemment les présupposés de Jean Robin :

Lorsqu’à la fin du cycle, l’illusion de la « séparativité » et de l’éloignement du Principe atteint son point extrême, lorsque la Connaissance s’éclipse du monde extérieur, que peut-il donc subsister de ce monde sinon une apparence fantomatique, des formes mortes, mensongères, une sorte de sombre contrefaçon caricaturale de ce qu’était ce même monde alors qu’il était encore vivifié par l’esprit ? Ceux qui s’attachent à ces formes résiduelles ne se rendent pas compte que le Principe conservateur et animateur des êtres, Vishnu, a laissé place à une ombre diabolique travestie en ange de lumière et que, pour détruire cette illusion, c’est maintenant la terrible nuit du Transformateur Shiva qui doit s’étendre, afin de tout réduire à une materia prima d’où, par l’intervention immédiate d’un principe transcendant qui empêchera le « cosmos » de s’évanouir purement et simplement dans le « chaos », naîtra l’âge d’or du cycle futur.

Les choses étant telles, il n’est pas étonnant de voir Jean Robin faire cas, par exemple, de l’œuvre d’un Céline, qui a écrit que, « dans l'histoire des temps la vie n'est qu'une ivresse, la Vérité, c'est la mort », Céline qui n’avait de cesse de dénoncer la fausseté d’un monde se réduisant à une vaste suggestion collective aux idoles inconsistantes, idoles d’une contre-religion ne consistant guère qu’en des sortes de personnifications sentimentales cachant sous des dehors trompeurs une nature égoïste dégénérée, Céline, qui plus est, dont les ouvrages plus ou moins oniroïdes annoncent et appellent la destruction de toute cette illusion par le déchaînement de forces « animiques » sauvages :

« Pensez-vous que cette farce, cette gangrènerie poussive puisse durer encore très longtemps ?

Salut !

Nenni mes beaux sires ! Nous y sommes !
La chandelle est morte
Je n’ai plus de feu !
Ouvrez-moi la porte, crapauds rouges !
Entrez Merveilleux ! » (L’École des cadavres)

Maintenant, Jean Robin ne se contente pas de considérer l’aspect « bénéfique » de la dissolution « théoriquement », pour ainsi dire, mais il semble aussi aspirer à contribuer en quelque sorte activement à cette dissolution, d’une part, en cassant comme il peut les cadres de la « vie ordinaire » avec pleins d’histoires et de théories plus ou moins « fantastiques »[1], et, d’autre part, en soutenant une foule de thèses aussi hétérodoxes que possible. Car il va de soi que, par leur nature même, les « sectes » hétérodoxes ont un caractère désagrégeant et, d’ailleurs, c’est peut-être même là au fond ce qui fait une grande part de leur raison d’être. On ne s’étonnera donc pas de voir Jean Robin déguisé en révolutionnaire, en sabbatéen, en « naturaliste » « polythéiste » (certes guère mécaniste), en Kshatria révolté (évidemment adéquat pour une œuvre de destruction), en shâkta « gnostique »[2], sans parler de la confusion de l’ésotérisme et de l’exotérisme et de la réduction de ce dernier à un vrai gâchis[3].

Cela dit, on ne peut certainement pas considérer Jean Robin comme étant vraiment sincère, et on a même parfois l’impression de « clins d’œil », sans parler du « allez vous faire foutre » qui termine un livre dont la première épigraphe est tirée du Portrait de Dorian Gray :

« Qu’êtes-vous ? »
« Définir est limiter. »
« Donnez-moi un indice. »
« Les fils se brisent. Vous perdriez votre chemin dans le labyrinthe. »
« Vous me désorientez… »

Jean Robin, c’est entendu, aime les personnages qui ne sont pas véritablement ce qu’ils semblent être, « en creux », comme il dit, euphémisme, dirait-on, pour « à l’envers »… L’un d’eux, par exemple, serait le marquis de Sade, et cela vaut qu’on s’y arrête, car, au fond, ce qui peut sembler le plus inquiétant dans les propos de Jean Robin, c’est la subversion apparente du sens des symboles, marque satanique s’il en est… Et quel œuvre littéraire, sinon celle de Sade, passe pour « satanique » ?


Cette œuvre, il va de soi qu’elle ne pouvait naître qu’en fin de cycle, à une époque de déséquilibre extrême. Cependant, il serait facile de trouver d’une certaine manière, à sa conception de la Nature en tant que fondamentalement caractérisée par le désordre, des parallèles traditionnels, comme par exemple la doctrine hindoue selon laquelle la manifestation représente une rupture du parfait équilibre des trois gunas inhérent à l’état primordial indifférencié de Prakriti. La Justice, selon Sade, n’est pas de ce monde, et c’est pourquoi son « incarnation » Justine n’y peut trouver nulle part le repos, c'est à dire cet équilibre qui la caractérise essentiellement, et que, alors même qu’à la fin de sa courte vie tissée de malheur, la paix semble enfin venir, elle est emportée par la foudre. D’ailleurs, il est des personnages chez Sade qui, après la perte de toute illusion à l’égard de cette si effrayante Nature, finissent leurs jours dans la solitude de la retraite, tel Valcour, ou encore les rescapés de la nouvelle Florville et Courval qui, « après des coups du sort si cruellement multipliés sur leur tête, se résolurent à quitter le monde : une solitude sévère les déroba pour jamais aux yeux de leurs amis, et là, tous deux dans le sein de la piété et de la vertu, finirent tranquillement une vie triste et pénible, qui ne leur fut donnée à l’un et à l’autre que pour les convaincre, et eux, et ceux qui liront cette déplorable histoire, que ce n’est que dans l’obscurité des tombeaux où l’homme peut trouver le calme, que la méchanceté de ses semblables, le désordre de ses passions, et plus que tout, la fatalité de son sort, lui refuseront éternellement sur la terre ». Il y a donc une leçon dans ce « sadisme » de la Nature, ainsi qu’on peut encore le lire dans Ernestine : « La fortune ne veut pas toujours ce qui est bien. Il semble que son plaisir soit de troubler les plus sages projets de l’homme, afin qu’il puisse retirer de cette inconséquence des leçons faites pour lui apprendre à ne jamais compter sur rien dans un monde dont l’instabilité et le désordre sont les lois les plus sûres. »

Certes, dira-t-on, mais n’y a-t-il pas aussi dans l’œuvre de Sade une exaltation macabre de cette Nature, et n’est-ce-pas même ce qu’on y a le plus généralement vu ? En effet, mais si, d’une part, cette exaltation par les « libertins » de l’aspect « destructeur » de la nature est par son outrance bien propre à susciter un écœurement et une prise de conscience salutaire, ainsi qu’on vient de le voir[4], elle est d’autre part, selon leur « philosophie », l’exaltation d’une destruction s’exerçant justement à l’égard de notions qui sont, au mieux, des simples reflets de qualités n’appartenant pas réellement à ce bas-monde, au pire, des faussetés, des hypocrisies, des mensonges. Dhû-l-Nûn, qu’on avait un jour interrogé sur la perfection de la connaissance de l’âme, avait répondu que c’était d’en avoir une mauvaise opinion et, au fond, c’est l’existence individuelle elle-même qui est mensonge, et c’est à son égard que s’opère une destruction concomitante à une régénération posthume :

« […] Les plaisirs de Sodome et les jeux de Sapho,
Tout ce qui nuit à l'homme ou le plonge au tombeau,
N'est, soyons-en certains, qu'un moyen de lui plaire [la Nature].
En renversant les dieux, dérobons leur tonnerre
Et détruisons avec ce foudre étincelant
Tout ce qui nous déplaît dans un monde effrayant.
[…] Après les plus beaux ans si sa voix nous rappelle,
En nous moquant des dieux retournons auprès d'elle
Pour nous récompenser son creuset nous attend ;
Ce que prit son pouvoir, son besoin nous le rend.
Là tout se reproduit, là tout se régénère ;
Des grands et des petits la putain est la mère […] »

Dans ces vers tirés du poème La Vérité, il y a certes une doctrine « naturaliste » ; mais si la « régénération » évoquée ne consistait qu’en un retour indéfini au monde des formes, où donc y aurait-il là une quelconque récompense ?

Quant aux implications cycliques de tout ceci, elle sont assez évidentes eu égard à tout ce qui précède, et Jean Robin, plutôt que de faire des références pour le moins douteuses à certaines « notes infrapaginales », aurait peut-être gagné à rappeler celle du Théosophisme où il est parlé d’idées qui, bien que grossièrement matérialisées par les théosophistes, « semblent venir de beaucoup plus loin », et sont en somme celles même dont il est question ici. « Quelle formidable entreprise de détraquement et de corruption se cache derrière tout ce qui s’agite actuellement dans le monde occidental ? On arrivera peut-être à le savoir un jour ; mais il est à craindre qu’il ne soit alors trop tard pour combattre efficacement un mal qui gagne sans cesse du terrain et dont la gravité n’échappera qu’aux aveugles : qu’on se souvienne de la décadence romaine ! » Décadence que le livre précédent de Jean Robin semblait précisément mettre en rapport avec celle de notre époque…

« L’orsqu’Allâh le Très-Haut […] aura fait mourir les croyants [de la fin du cycle] », lit-on au deuxième chapitre des Fusûs al-Hikam, « ceux qui resteront seront comme des bêtes, sans plus de considération pour ce qui est licite et pour ce qui ne l’est pas. Ils agiront gouvernés par la nature, en proie à une convoitise qui ne sera plus contrôlée, ni par l’Intellect, ni par la Loi. C’est sur eux que se lèvera l’Heure. »

Alors, toutes les préformations, toutes les « coagulations », auront été dissoutes dans un état semblable au pur chaos de la materia prima, un reflet obscur et inversé de l’état originel, et le cycle historique, parti d’un niveau supérieur à la distinction des castes, aura abouti, par une descente graduelle, à un niveau inférieur à cette même distinction, à ce point le plus bas à partir duquel, par la profération du Fiat Lux, s’opérera le retournement final et la séparation des résultats positifs et négatifs du cycle, respectivement « transmués » en germes des possibilités du cycle futur et « précipités » dans les « prolongements » les plus inférieurs de notre état d’existence.

« The time would be easy to know, for then mankind would have become as the Great Old Ones ; free and wild and beyond good and evil, with laws and morals thrown aside and all men shouting and killing and revelling in joy. »[5] Tels sont les « signes des temps », dans L’appel de Chtulhu, selon la légende. Mais puisque l’auteur de cette nouvelle est le « héros » du livre de Jean Robin, sans doute est-il temps de nous pencher sur son œuvre.


Celle-ci nous intéresse tout d’abord en ce qu’il s’y trouve une volonté de se dégager de tout anthropomorphisme et de tout sentimentalisme. On sait que Lovecraft est généralement présenté comme athée, et, à cet égard, on peut rappeler les lignes de Palingénius sur l’utilité temporaire, on pourrait presque dire la nécessité, qu’a pu avoir à une certaine époque le masque de l’athéisme : nul doute qu’une des raisons de cette utilité n’ait été une réaction nécessaire aux tendances anthropomorphiques sentimentales qui sont la cause de tant de conceptions défigurées et limitées de la Divinité. D’ailleurs, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, consciemment ou inconsciemment, les attaques dirigées contre la religion sont en fait souvent dirigées contre ces conceptions plus ou moins erronées (ou si l'on veut plus ou moins "exotériques" lorsqu'elles sont légitimes), et cela vaut évidemment pour Sade aussi bien que pour les contempteurs du « mauvais Démiurge ». Toujours est-il que chez Lovecraft, le monde de l’homme n’apparaît, dans un univers incommensurable, que comme un point infinitésimal étroitement limité par des conditions telles que le temps et l’espace, conditions qui lui sont propres et qui n’astreignent pas l’indéfinité des autres mondes possibles.

La cosmologie tripartite de Lovecraft est on ne peut plus « classique » : au-delà du petit monde insipide et maussade de l’homme actuel[6], il y a les mondes ou états autrement vastes du rêve, aux confins desquels, enfin, est le vide ténébreux, décrit, soit comme central, soit somme extérieur :

« Out in the mindless void the daemon bore me,
Past the bright clusters of dimensioned space,
Till neither time nor matter stretched before me,
But only Chaos, without form or place. »[7] (Azathoth)

Entre tous les états de l’Être, entre tous les mondes et les influences, les êtres ou les « dieux » qui les peuplent, il y a une certaine hiérarchie, selon leur plus où moins grand éloignement de ce « vide» et de son Sultan Azathoth, le « vaste Seigneur » qui absorbe et émet tour à tour les mondes. Il est à noter que, si les états si variés du rêve peuvent être décrits, soit comme « maléfiques », soit comme « bénéfiques », selon les circonstances ou selon leurs qualités respectives, le « Chaos » lui-même, bien que généralement présenté comme extrêmement dangereux et « terrible », car en lui ne saurait subsister la moindre trace « d’individualité », peut avoir un aspect « bénéfique » représenté par « l’oubli » de toutes choses, et donc, en fin de compte et en vertu du double sens des symboles, par l’affranchissement des limitations inhérentes à « l’horrible coma appelé vivre » (« the horrible coma call’d living ») :

« […] as the gate swung wider […] I knew that all sights and glories were at an end; for in that new realm was neither land nor sea, but only the white void of unpeopled and illimitable space. So, happier than I had ever dared hoped to be, I dissolved again into that native infinity of crystal oblivion from which the daemon Life had called me for one brief and desolate hour. »[8] (Ex Oblivione)

Bien que l’univers soit parfois décrit comme produit par jeu et « hasard », ce qui au fond veut sans doute dire spontanément, sans but ou volonté particulière plus ou moins anthropomorphique, la hiérarchie entre les différents états de l’Être (qui fait que, dans The Other Gods par exemple, les « dieux de la terre » soient inférieurs aux « autres dieux »), cette hiérarchie implique un certain ordre, une certaine « harmonie » :

« Over old roofs and past decaying spires
The harbour whistles chant all through the night;
Throats from strange ports, and beaches far and white,
And fabulous oceans, ranged in motley choirs.
Each to the other alien and unknown,
Yet all, by some obscurely focussed force
From brooding gulfs beyond the Zodiac’s course,
Fused into one mysterious cosmic drone. »[9] (Harbour Whistles)

On voit d’autre part que les différents états ne sont pas tout à fait hétérogènes, même si chacun forme un microcosme aussi cohérent, complet et relativement « clos » que notre propre monde, mais qu’il y a entre eux ou leurs influences réciproques une certaine interpénétration ou communication. Sans parler de toutes ces « portes » ouvrant sur des états plus ou moins indéfinissables, il est sans doute inutile d’évoquer les êtres, les atmosphères, les sons, les paysages etc., qui dans l’œuvre de Lovecraft apparaissent comme des « traces » « d’autres mondes », et dont la « couleur venant du ciel » est certainement un des exemples les plus connus :

« This was no fruit of such worlds and suns as shine on the telescopes and photographic plates of our observatories. This was no breath from the skies whose motions and dimensions our astronomers measure or deem too vast to measure. It was just a colour out of space—a frightful messenger from unformed realms of infinity beyond all Nature as we know it ; from realms whose mere existence stuns the brain and numbs us with the black extra-cosmic gulfs it throws open before our frenzied eyes. »[10]

Dans ces lignes, on peut même peut-être discerner une conception plus ou moins apparentée à celle du sûtrâtmâ, conception importante dans l’œuvre de Lovecraft, et que l’on retrouve ailleurs avec l’évocation, par exemple, d’une étoile, ou d’un certain rythme, ou de sons de cloches etc., et d’ailleurs, la deuxième strophe de Harbour Whistles en est un exemple :

« Through shadowy dreams they send a marching line
Of still more shadowy shapes and hints and views;
Echoes from outer voids, and subtle clues
To things which they themselves cannot define.
And always in that chorus, faintly blent,
We catch some notes no earth-ship ever sent. »[11]

Maintenant, les êtres ne sont pas limités, en fait, à un monde, un état, une espèce particulière, leurs possibilités sont en réalités autrement vastes et proprement indéfinies, à la mesure, pourrait-on peut-être dire, de l’univers lui même ; aussi l’œuvre de Lovecraft est-elle remplie de « voyages » et de transmutations diverses. Ainsi qu’on peut le lire dans The Whisperer in darkness : « There seemed to be an awful, immemorial linkage in several definite stages betwixt man and nameless infinity »[12].

Cela dit, la plupart des êtres, ignorants qu’ils sont de leurs propres possibilités, s’identifient aux formes restreintes de leur individualité actuelles, et ne conçoivent généralement rien au delà de ce qu’atteint leur conscience bornée. Seuls quelques-uns, à l’étroit dans les cadres de cette sorte d’hallucination collective que constitue l’état particulier d’un monde, se sentent comme étrangers dans une prison dont ils aspirent à s’évader pour rejoindre des contrées qu’ils soupçonnent et qui semblent comme les appeler. On trouve en effet souvent chez Lovecraft, à coté de la notion plus ou moins comparable au sûtrâtmâ, celle d’un état ou d’une patrie auquel l’être, en quelque sorte exilé ici-bas, appartient réellement, et qu’il aspire à retrouver. Parfois, cet état est identifié à l’enfance, son innocence et ses rêves, mais on peut aussi trouver exprimée l’idée selon laquelle, en définitive, la « patrie » originelle de tous les êtres n’est ni ce monde, ni aucun autre, mais la non-manifestation dont ils n’ont été tirés que pour « une heure courte et désolée », comme on a pu le lire plus haut dans Ex Oblivione.

D’autre part, on peut encore souligner qu’il est beaucoup question de « chaînes » spirituelles, de lignées ou de familles se transmettant de génération en génération certaines connaissances, et qui poussent certains, même ignorant leur « parenté » spirituelle, à rechercher plus ou  moins consciemment un « héritage » promis par leur destinée. Cependant, il n’y a pas chez Lovecraft de « quête » se déroulant à la manière d’une Divine Comédie, ses « héros » n’ont pas de guide, la « quête » se révèle pleine de dangers et d’obstacles, et, en fait, elle se solde généralement plus ou moins par un échec. Est-ce dû à la misère des temps ? Ou peut-être à une sorte d’initiation plus ou moins incomplète ou déviée, voire contre-initiatique ? Ou encore à une mise en garde ? Cette dernière hypothèse, si contraire aux propos lénifiants d’une certaine pseudo-spiritualité, est explicitement illustrée dans le plaisant Poe-et’s Nightmare, où l’on voit un jeune « apprenti-sorcier », encore bien empêtré dans les passions sensuelles, reculer d’effroi lorsque confronté à certaines « réalités » :

« […] Again the spirit mock’d my human pangs,
And deep revil’d me for presumptuous thoughts:
Yet changing now his mien, he bade me scan
The wid’ning rift that clave the walls of space;
He bade me search it for the ultimate;
He bade me find the Truth I sought so long;
He bade me brave th’ unutterable Thing,
The final Truth of moving entity.
All this he bade and offer’d—but my soul,
Clinging to life, fled without aim or knowledge,
Shrieking in silence thro’ the gibbering deeps.

Thus shriek’d the young Lucullus, as he fled
Thro’ gibbering deeps—and tumbled out of bed […]
Now close attend my lay, ye scribbling crew
That bay the moon in numbers strange and new;
That madly for the spark celestial bawl
In metres short or long, or none at all:
Curb your rash force, in numbers or at tea,
Nor overzealous for high fancies be;
Reflect, ere ye the draught Pierian take,
What worthy clerks or plumbers ye might make;
Wax not too frenzied in the leaping line
That neither sense nor measure can confine,
Lest ye, like young Lucullus Launguish, groan
Beneath Poe-etic nightmares of your own! […] »[13]

On peut encore rappeler Psychos, quoi que Lovecraft ait voulu dire au fond dans cette nouvelle où il est parlé de « voyages » oniriques et d’une barrière qui, lorsqu’elle est franchie, ouvre sur une vision dont l’aspirant ne revient que fou de peur, fuyant désormais désespérément le sommeil et le rêve, lui pourtant auparavant si présomptueux :

« […] he had designs which involved the rulership of the visible universe and more ; designs whereby the earth and the stars would move at his command, and the destinies of all living things be his. I affirm—I swear—that I had no share in these extreme aspirations. Anything my friend may have said or written to the contrary must be erroneous, for I am no man of strength to risk the unmentionable spheres by which alone one might achieve success. »[14]

Comme il est dit au début de « The Call of Cthulhu », « we live on a placid island of ignorance in the midst of black seas of infinity, and it was not meant that we should voyage far »[15]. Il n’est donc guère étonnant que l’univers Lovecraftien apparaisse hostile, horrible, terriblement dangereux, outre les autres raisons qu’il puisse y avoir par ailleurs à cela (notamment évidemment parfois la qualité de certaines influences). À cet égard, on peut louer Jean Robin d’avoir pensé à l’article de Guénon sur l’angoisse, en attirant ainsi l’attention sur un texte qui pourrait facilement passer pour secondaire, d’autant plus que la peur, sorte de « gardien du seuil », écrit Guénon, « premier ennemi de l’homme de connaissance » chez Castaneda, est souvent associé par Lovecraft, comme chez Guénon, à l’inconnu et à l’ignorance, ignorance, chez lui, du minuscule individu confronté à un univers immense qui lui paraît chaotique parce que ses lois lui échappent, ce qui d’ailleurs ne veut pas dire que la Connaissance soit impossible : « And beyond all else », lit-on dans The Haunter in the Dark, Robert Blake « glimpsed an infinite gulf of darkness, where solid and semi-solid forms were known only by their windy stirrings, and cloudy patterns of force seemed to superimpose order on chaos and hold forth a key to all the paradoxes and arcana of the worlds we know »[16]. Mais la naissance à la Connaissance implique une mort antérieure et, à la fin de cette nouvelle, l’effroi de Robert Blake réside, comme ailleurs chez Lovecraft, dans la peur de perdre sa conscience individuelle propre. Peut-être pourrait-il être intéressant de faire des rapprochements avec un texte comme le chapitre 52 des Futuhât d’Ibn ‘Arabî, où il est parlé de l’initié qui, effrayé par ce qu’il contemple, fuit et retourne vers ses sens extérieurs ; et dans cet ordre d’idée, on peut peut-être encore évoquer la fin de The Book :

« […] In that night’s wandering there was no more of strangeness than in many a former night’s wandering; but there was more of terror because I knew I was closer to those outside gulfs and worlds than I had ever been before. Thereafter I was more cautious with my incantations, for I had no wish to be cut off from my body and from the earth in unknown abysses whence I could never return »[17].

Sans doute, l’aperçu succin qui précède est assez limité et schématique (ce sont peut-être les poèmes qui globalement s’en rapprochent le plus), et il ne rend pas la variété et la complexité de l’œuvre de Lovecraft, complexe comme le monde lui-même. C’est ainsi qu’on y croise bien des genres différents de « voyageurs dans l’au-delà » et, à côté de « mathématiciens » à la recherche de science, on trouve les « magiciens noirs » de L’affaire Charles Dexter Ward, par exemple, qui ne semblent guère en quête de pure Connaissance, sans même parler des savants matérialistes macabres, ou encore tout simplement, bien entendu, des protagonistes plus ou moins « ordinaires » bouleversés par certaines « expériences » échappant à leurs cadres mentaux. Cela dit, c’est assez me semble-t-il pour montrer que cette œuvre, malgré peut-être certaines apparences, comporte des aspects bien intéressants, et même assez étonnants chez un auteur surtout connu pour être l’auteur imaginatif et influent d’effroyables histoires d’un genre déconsidéré. Il est vrai que, d’un poème comme Nathicana, il a pu écrire dans sa correspondance qu’il ne s’agissait que d’une parodie insignifiante… Mais cette « parodie » n’a-t-elle pas une apparence nettement « alchimique » ? Il y est question d’une époque avant le temps, de jours avant la formation des étoiles, d’un blanc jardin paradisiaque et de sa divinité Nathicana, éclipsée par une rouge et sombre saison diabolique, par l’horrible coma appelé vivre, ses vortex sur vortex de démence, sa fausseté fantomatique mensongère, sa vision obscurcie. Mais le poète brasse une liqueur qui ramènera le Paradis perdu :

« I woo with deep draughts of Plathotis,
Deep draughts brew’d in wine of Astarte
And strengthen’d with tears of long weeping.
I yearn for the gardens of Zaïs;
The lovely lost garden of Zaïs
Where blossoms the white nephalotë,
The redolent herald of midnight.
The last potent draught I am brewing;
A draught that the daemons delight in;
A draught that will banish the redness;
The horrible coma call’d living.
Soon, soon, if I fail not in brewing,
The redness and madness will vanish,
And deep in the worm-peopled darkness
Will rot the base chains that hav bound me.
Once more shall the gardens of Zaïs
Dawn white on my long-tortur’d vision,
And there midst the vapours of Yabon
Will stand the divine Nathicana;
The deathless, restor’d Nathicana
Whose like is not met with in living. »[18]

Dans le livre de Jean Robin, on pourra trouver matière à d’autres réflexions au sujet de l’œuvre de Lovecraft et, ne serait-ce que pour cela, son livre me semble digne de lecture, du moins pour ceux qui partagent avec moi un malheureux goût pour la littérature… Comme on pouvait s’y attendre, il s’attache beaucoup aux aspects cycliques relatifs à la fin cataclysmique du monde actuel et de l’illusion de ses conceptions bornées, fin concomitante au retour des dieux « exilés », terrible pour la conscience habituée à la sécurité d’une « vie ordinaire » vouée à disparaître, sans parler de la nature « infernale » des forces misent en œuvre, comme nous l’avons vu.

Maintenant, pour changer de registre, il est intéressant de constater que certains, ne voyant guère dans tous ces « mythes » que de simples « allégories » ou « métaphores », ont voulu y trouver surtout une sorte de mise en scène des conceptions « racistes » de leur auteur, ce qui au fond s’explique assez facilement. En effet, les occidentaux, avec leur vie plus ou moins « ordinaire » et toutes les conceptions modernes qui lui sont attachées, et dont ils sont si fiers, ne peuvent guère que considérer comme inférieurs et comme une menace des êtres qu’ils considèrent comme « primitifs » et comme incarnant ou véhiculant des influences menaçantes à l’égard de leur « civilisation »[19]. À ce point de vue, on pourrait peut-être faire intervenir les remarques de Guénon sur l’influence dissolvante du nomadisme dévié, et aussi sur les anciennes traditions qui, leurs centres spirituels s’étant retirés, ne subsistent plus que dans un état plus ou moins résiduel. Mais nous abordons là une autre question intéressante relative au livre de Jean Robin.


Le but que poursuit la contre-initiation, contrairement apparemment aux supposés initiés « de la main gauche » tels que les présente Jean Robin, n’est pas la délivrance à l’égard des conditions limitatives de l’Existence, mais, semble-t-il, le pouvoir temporel et l’établissement, socialement, d’un faux âge d’or caractérisé par un empire contre-traditionnel soumis à leur domination, leur influence s’étendant à tous les domaines ; et il n’est effectivement que trop facile de voir combien cette influence s’étend partout. Il est facile aussi de voir que des tentatives de ce genre ont déjà eu lieu et, si le IIIème Reich nazi en fut peut-être l’exemple le plus frappant, il est cependant intéressant de constater que, dans les écrits du Sphinx parus dans La France Antimaçonnique, ainsi que dans Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, il est surtout fait allusion à des tentatives du côté anglo-saxon[20]. D’ailleurs, on en trouve des échos chez Lovecraft :

« At morn the rosebud greets the sun
And sheds the evening dew,
Expanding ere the day is done,
   In bloom of radiant hue
And when the sun his rest hath found,
Rose-Petals strew the garden round!

Thus that blest Isle that owns the Rose
From mist and darkness came,
A million glories to disclose,
   And spread BRITANNIA’S name;
And ere Life’s Sun shall leave the blue,
ENGLAND shall reign the whole world through! » (The Rose of England)[21]

Maintenant, à propos de la formation de cet empire contre-traditionnel, Jean Robin semble dire dans son livre que la tentative la plus vaste et aboutie, bien que soldée par un échec, ait été celle de la domination américaine ; et le 11 septembre 2001, signant la fin de cette domination, serait une date « clef » : désormais, les forces de dissolution sont décidemment trop puissantes, et rien ne pourra plus arrêter le morcellement déclenché. On peut se demander où Jean Robin est allé chercher les pages qu’il consacre à l’établissement de cette domination américaine car, notamment avec leur explication historique du symbolisme des colonnes d’Hercule par certaines caractéristiques « géographico-energétiques » du continent américain, elles peuvent sembler parmi les plus curieuses du livre. Cela dit, même d’après Jean Robin, et cela semble en effet assez évident au vu de l’association encore bien étroite entre l’(ex)domination américaine et la « vie ordinaire » du « règne de la quantité », cette domination était encore bien éloignée de « l’apogée » contre-traditionnelle que devrait représenter le « règne de l’Antéchrist ».

Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut peut-être prendre en compte la nature des forces mises en œuvre par la contre-initiation, forces trop « désagrégeantes » et proches du chaos pour que le « règne antéchristique » ne puisse constituer autre chose qu’un état extrêmement « instable et presque éphémère », comme il est d’ailleurs affirmé qu’il doive l’être. Et Guénon écrit qu’il n’y aura pas lieu de s’étonner si les centres contre-initiatiques eux-mêmes, « et non pas seulement certaines des organisations qui leur sont subordonnées plus ou moins directement, peuvent se trouver, dans bien des cas, en lutte les uns avec les autres, car le domaine où ils se situent, étant celui qui est le plus proche de la dissolution « chaotique », est par là même celui où toutes les oppositions se donnent libre cours, lorsqu’elles ne sont pas harmonisées et conciliées par l’action directe d’un principe supérieur, qui ici fait nécessairement défaut. De là résulte souvent, en ce qui concerne les manifestations de ces centres ou de ce qui en émane, une impression de confusion et d’incohérence […] [aussi la « contre-tradition » ne pourra-t-elle] jamais être qu’éminemment instable et presque éphémère» [...] ». En outre, il faut considérer que l’Antéchrist, « même s’il apparaît sous la forme d’un personnage déterminé, sera réellement moins un individu qu’un symbole », et qu’il ne doit sans doute pas être considéré comme une sorte de « monarque » extérieur, mais comme l’expression « la plus complète et comme l’«incarnation» même de ce [que représentera la collectivité dont il sera à la tête, et cela] ne serait-ce qu’à titre de « support » de toutes les influences maléfiques que, après les avoir concentrées en lui-même, il devra projeter sur le monde ».

D’autre part, en ce qui concerne particulièrement Jean Robin, ce qui précède pourrait permettre de concilier les propos en apparence si divergents de ses deux derniers essais : dans Veilleurs, où en est la nuit, il avait en effet présenté la tactique de la contre-initiation pour établir son « règne » comme une sorte d’application de la technique du coagula/solve, les deux phases en question étant préfigurées en gros par le « nouvel ordre mondial » plus ou moins démocratico-américain et les forces réactives dont on aperçoit de tous côtés des manifestations si virulentes. Évidemment, en vertu du parti-pris de Jean Robin dans son Lovecraft, ces dernières y apparaissent comme « bénéfiques» ; mais, à cet égard, au-delà de la provocation manifestement délibérée, il faut peut-être considérer que la contre-initiation est dupe de son propre rôle, que son soi-disant « règne » ne pourra être que la chose la plus illusoire qui soit, et que, étant en somme chose toute négative, ou plutôt, étant l’incarnation même de l’esprit de négation et de subversion, son avènement extérieur ne pourra pratiquement guère coïncider, avec l’évanouissement d’un monde illusoire, qu’avec sa propre destruction.


Maintenant, Jean Robin ne conteste pas l’existence de magiciens maléfiques, aspirant semble-t-il selon lui à enfermer les êtres dans les régions les plus basses du psychisme cosmique, et dont il fait des suppôts de son « mauvais Démiurge » anthropomorphe. Mais, comme on l'a vu, il y aurait aussi d’autre part, à côté d’eux ou opposé à eux, des initiés d’une périlleuse voie « de la main gauche », qui s’appuieraient, eux, sur les influences inférieures dans un but de libération, et parmi lesquels se trouveraient plusieurs personnages que Guénon, dans sa correspondance ou ailleurs, a défini comme des « contre-initiés »[22] ; sans parler d’une « tour du diable » qui serait un centre important de cette voie « de la main gauche »…

Pour ma part, sans vouloir en aucune façon inciter à sortir de l’orthodoxie pour aller s’égarer dans tout ce qui n’en est qu’amoindrissement, déformation, contrefaçon, voire « inversion » intentionnelle, il me semble cependant qu’on ne saurait dénier à beaucoup d’écrits de Jean Robin, malgré une sorte de comédie provocatrice, une louable intention de se placer à un point de vue où les mouvements extérieurs du monde, au delà de leurs oppositions apparentes, sont conciliées dans l’harmonie de l’ordre total, et donc, évidemment, de ne pas s’arrêter à la dualité « démirugique » du « bien » et du « mal »,  afin de conférer à chaque chose sa raison d’être sans s’attribuer, en vertu d’une inclination particulière, la faculté de lancer des anathèmes et de « sonder les reins et les cœurs », comme il dit. Cela lui permet d’envisager certaines choses sous un aspect parfois assez inattendu, et, en ce qui concerne la question qui nous occupe présentement, on pourrait peut-être évoquer cette lettre de Guénon à Lovinescu :

« […] quant à Tamerlan lui-même et à Gengis-Khan, vous n’avez certainement pas tort d’y voir des manifestations (ne disons pas des incarnations) de la “rigueur”. Un autre cas bien singulier, dans le même ordre d’idées, c’est celui du Khalife El-Hakim bin-Auri’llah, qui fut un effroyable tyran, et qui est considéré par les Druses comme une manifestation divine. Il y a évidemment dans tout cela quelque chose qui est en rapport avec un aspect “destructif” qui se retrouve aussi, dans l’Inde, lié à certaines formes shivaïtes et tantriques. Tout cela est assurément assez difficile à expliquer d’une façon tout à fait claire […] »

Avec cet aspect « destructif » de formes shivaïtes et tantriques nous touchons peut-être au cœur de notre sujet ; mais de quoi s’agit-il au juste ? Ici, pour pouvoir vraiment démêler le vrai du faux, l’orthodoxe de l’hétérodoxe, le régulier du dévié, l’original de la contrefaçon, il faudrait sans doute au fond une certaine connaissance « technique » effective. C’est ainsi que, par exemple, d’après ce qu’écrit Guénon à propos de la métallurgie, il semble bien, effectivement, que des influences « souterraines » puissent être utilisées en vue d’une réalisation spirituelle ; mais comment au juste, et que sont vraiment ces influences ? En ce qui me concerne, tout ce que je peux en dire c’est qu’en tout cas, leur mise en œuvre vraiment « légitime » ne peut être que rituelle, conforme à « l’ordre », comme le souligne Guénon, en vertu d’une « technique » guidée par la « science traditionnelle », inaccessible comme telle aux non-initiés, et qu’à cet égard, il est probablement fort sage de s’en tenir strictement à la distinction de l’exotérisme et de l’ésotérisme :

« […] Les influences métalliques, si on les prend par le côté « bénéfique » en les utilisant d’une façon vraiment « rituelle » au sens le plus complet de ce mot, sont susceptibles d’être « transmuées » et « sublimées », et elles peuvent même d’autant mieux devenir alors un « support » spirituel que ce qui est au niveau le plus bas correspond, par analogie inverse, à ce qui est au niveau le plus élevé […] ». D’autre part, « les métaux, suivant le symbolisme traditionnel, sont en relation non seulement avec le « feu souterrain » […] mais encore avec les « trésors cachés » […] », et « toutes les « légendes » (pour parler le langage actuel) qui se rapportent à ces « trésors » montrent clairement que leurs « gardiens », c’est-à-dire précisément les influences subtiles qui y sont attachées, sont des « entités » psychiques qu’il est fort dangereux d’approcher sans posséder les « qualifications » requises et sans prendre les précautions voulues ; mais, en fait, quelles précautions des modernes, qui sont complètement ignorants de ces choses, pourraient-ils bien prendre à cet égard ? [...] »

Inutile de dire que Jean Robin établit un rapport entre ces redoutables « gardiens » et bon nombre d’entités « lovecraftiennes », et d’ailleurs Lovecraft fit la révision d’un petit conte du jeune Barlow intitulé The Hoard of the Wizard-Beast (Le Trésor de la Bête-Magicienne). Cela dit, si on veut aller plus loin, au fond des choses, peut-être faut-il rappeler que la « Face de Dieu » elle-même, en vertu du double sens des symboles, peut revêtir un aspect soit « bénéfique », soit « maléfique », qu’elle est la « Tête de la Mort », « le crocodile […] aux mâchoires ouvertes qui se tient « contre le courant » représentant la voie unique par laquelle tout être doit passer nécessairement, et qui se présente ainsi comme le « gardien de la porte » qu’il doit franchir pour être libéré des conditions limitatives […] qui le retiennent dans le domaine de l’existence contingente et manifestée […] », crocodile qui est la « porte des Dieux» aux aspects apparemment opposés de « Soleil diurne » et de « Soleil nocturne, « ce qui revient à dire que, suivant l’état auquel est parvenu l’être qui se présente devant lui, sa bouche est pour celui-ci la « porte de la Délivrance » ou les « mâchoires de la Mort »» ; et, semblablement, la fin de notre cycle est peut-être, pour les uns et pour les autres en fonction des possibilités respectives et de la compréhension de chacun, soit une « descente aux enfers », soit une « chute dans le bourbier ».

Il y a donc une certaine ambiguïté inhérente au double sens des symboles, cela n’étant évidemment pas dit pour dénier en quoi que ce soit la malfaisance de magiciens dualistes malintentionnés à l’horizon borné au monde animique, et prétendant faire passer leurs contrefaçons infernales pour spirituelles, sans aucune compréhension d’ailleurs apparemment de ce que peut être la pure spiritualité ; incompréhension radicale dont ne me semble pas être affligé Jean Robin. Maintenant, encore une fois, pour savoir ce qu’il en est exactement en chaque circonstance, derrière les apparences si confuses de la fin de notre Kali-Yuga, il faudrait sans doute une certaine connaissance effective, et peut-être puis-je d’ailleurs donner un exemple intéressant à cet égard :

« Dans l’ésotérisme islamique », écrit Guénon à propos de la contre-initiation, « il est dit que celui qui se présente à une certaine « porte », sans y être parvenu par une voie normale et légitime, voit cette porte se fermer devant lui et est obligé de retourner en arrière, non pas cependant comme un simple profane, ce qui est désormais impossible, mais comme sâher (sorcier ou magicien opérant dans le domaine des possibilités subtiles d’ordre inférieur) […] ; nous ne saurions donner une expression plus nette de ce dont il s’agit : c’est là la voie « infernale » qui prétend s’opposer à la voie « céleste », et qui présente en effet les apparences extérieures d’une telle opposition, bien qu’en définitive celle-ci ne puisse être qu’illusoire ; et […] cette voie ne peut aboutir finalement qu’à la « désintégration » totale de l’être conscient et à sa dissolution sans retour[23]. »

Or, il y a un poème de Lovecraft qui semble comme l’illustration de cette histoire de porte fermée :

« Beyond that wall, whose ancient masonry
Reached almost to the sky in moss-thick towers,
There would be terraced gardens, rich with flowers,
And flutter of bird and butterfly and bee.
There would be walks, and bridges arching over
Warm lotos-pools reflecting temple eaves,
And cherry-trees with delicate boughs and leaves
Against a pink sky where the herons hover.

All would be there, for had not old dreams flung
Open the gate to that stone-lanterned maze
Where drowsy streams spin out their winding ways,
Trailed by green vines from bending branches hung ?
I hurried—but when the wall rose, grim and great,
I found there was no longer any gate. »[24]

S’agit-il de ce dont parlait Guénon ?

Dieu est plus Savant.




[1] Il est à noter que, dans ce livre, il n’est plus question de tulkous, qui ont été apparemment remplacés par la « révolution des âmes » et les gilgul, au sujet desquels Jean Robin donne des explications qui ont d’ailleurs une apparence beaucoup plus fantaisiste ; il faudrait voir si sa « révolution des âmes » pourrait avoir un quelconque rapport avec la note de L'Erreur Spirite où il en est question. Pour ce qui est des « archives âkâshiques », c’est-à-dire des « images mêmes des événements passés, enregistrées fidèlement et d’une façon indélébile dans l’ « atmosphère invisible » de la terre », cela semble bien pouvoir correspondre à quelque chose, malgré les divagations des théosophistes à ce sujet ; et puisque Jean Robin apprécie Castaneda, on peut signaler à ce propos l’épisode du musée dans The Art of Dreaming. Par contre, la manière dont est conçue la différence entre l’homme primordial et l’homme « final », si l’on peut dire, et le rôle de la raison à cet égard, n’est pas fort clair, pour moi en tout cas, sans compter qu’il s’y mêle une histoire d’expérience sur les juifs qui rappelle fortement certaines choses plus ou moins semblables pourtant stigmatisées dans Veilleurs, où en est la nuit.

[2] Au point de tirer des conséquences de la traduction d’un neutre anglais (« the thing ») par un féminin (« la chose ») à propos de l’entité de The Haunter of the Dark.

[3] Dans son livre, Jean Robin cite volontiers Robert Ambelain, et il peut être assez instructif de relire pour l’occasion les comptes rendus de Guénon au sujet de cet auteur.

[4] Jean Robin met en parallèle cette sorte de technique de l’outrance (Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur/De vouloir par raison combattre son erreur ;/Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile...) avec l’antisémitisme caricatural des pamphlets de Céline, qu’on a d’ailleurs appelé un « démystificateur mythomane », et qui a écrit, dans les Entretiens avec le professeur Y, être « détaché » à l’égard de son « je » qu’il recouvrait « toujours entièrement, très précautionneusement, de merde » :
« - Oui, Colonel ! l'indécence ! l'exhibitionnisme !
- C'est du propre !
- Oh ! c'est la fin du cabotin ! »

[5] « Le temps serait facile à reconnaître, car alors l'humanité serait devenue comme les Grands Anciens ; libre et sauvage et au-delà du bien et du mal, les lois et la morale rejetées et tous les hommes criant et tuant et se délectant dans la joie »

[6] « […] s’il est possible que nous « fassions sourire » quelques ignorants qui se croient très forts, M. paul le cour, lui, nous fait franchement rire aux éclats, et les occasions en sont trop rares, en cette maussade fin de Kali-Yuga, pour que nous ne lui en sachions pas quelque gré. »

[7] « Dehors dans le vide « insensé » le démon m'a porté,
Au-delà les faisceaux lumineux de l'espace dimensionné,
Jusqu'à ce que ni temps ni matière ne s'étendent devant moi,
Mais seulement le Chaos, sans forme ni lieu. »

[8] « […] lorsque la porte s'ouvrit […] je sus que toutes les visions et les gloires étaient terminées ; car dans ce nouveau royaume il n'y avait ni terre ni mer, mais seulement le blanc vide de l'espace inhabité et illimité. Alors, plus heureux que je n'aurais jamais osé espérer l’être, je me dissolus de nouveau dans cette infinité originelle d'oubli cristallin d’où le démon Vie m'avait appelé pour une heure brève et désolée. »

[9] « Par-dessus les vieux toits et les flèches en ruine
Les sifflets du port chantent toute la nuit ;
Gorges de ports étranges, et de plages lointaines et blanches,
Et d’océans fabuleux, ordonnés en chœurs bariolés.
Chacun à l'autre étranger et inconnu,
Pourtant tous, par une certaine force obscurément concentrée
Venue des gouffres couvant au-delà du cours du Zodiaque,
Fusionnés en un bourdonnement cosmique mystérieux »

[10] « Ce n'était pas un fruit de ces mondes et de ces soleils tels qu’ils brillent sur les télescopes et les plaques photographiques de nos observatoires. Ce n'était pas un souffle issu des cieux dont nos astronomes mesurent ou estiment les mouvements et les dimensions trop vastes pour être mesurés. C'était juste une couleur du dehors de l'espace - un effrayant messager d’informels royaumes de l'infini au-delà de toute la Nature telle que nous la connaissons ; de royaumes dont la simple existence étourdit le mental et nous laisse paralysée devant les noirs abîmes extra-cosmiques qu'elle ouvre à nos yeux affolés. »

[11] « À travers des rêves ombreux ils envoient une ligne en marche
De formes et d’indices et de vues plus ombreuses encore;
Échos de vides extérieurs et indices subtils
De choses qu'eux-mêmes ne peuvent définir.
Et toujours dans ce chœur, presque indistinctement mélées,
Nous captons des notes qu’aucun navire terrestre n'a jamais envoyées. »

[12] « Il semblait y avoir un terrible lien immémorial en plusieurs étapes définies entre l'homme et l'infini sans nom. »

[13] « L’esprit railla à nouveau mes angoisses humaines,
Et m’injuria profondément pour mes pensées présomptueuses :
Pourtant, changeant alors de mine, il m’invita à scruter
La fissure grandissante qui fendait les murs de l'espace;
Il m’ordonna d’y chercher le suprême;
Il m’ordonna de trouver la Vérité que j’avais cherchée si longtemps;
Il m’ordonna de braver l’inexprimable Chose,
La Vérité finale de l'entité en mouvement.
Il m’ordonna et m’offrit tout cela - mais mon âme,
S'accrochant à la vie, s'enfuit sans but ni connaissance,
Hurlant en silence à travers les profondeurs baragouinantes.

Ainsi hurla le jeune Lucullus, alors qu’il fuyait
À travers les profondeurs baragouinantes – et tombait du lit […]
Maintenant écoutez bien mon lai vous autres gribouilleurs
Qui hurlez à la lune en rythmes étranges et nouveaux;
Qui braillez follement pour la céleste étincelle
En mètres, court ou long, ou sans mètres du tout :
Retenez votre force impétueuse, en rythme ou au thé,
Ne soyez pas trop zélé pour les fantaisies élevées;
Réfléchissez, avant de boire le breuvage des muses,
Quels braves clercs ou plombiers vous pourriez être ;
Ne croissez pas trop frénétique dans la ligne rythmique
Que ni sens ni mesure ne peuvent confiner,
De peur que, comme le jeune Lucullus Launguish, vous ne gémissiez
Sous vos propres cauchemars Poe-étiques! »

[14] « […] il avait des plans impliquant la domination de l'univers visible et plus; des plans par lesquels la terre et les étoiles agiraient selon ses ordres, et les destinées de toutes les choses vivantes seraient siennes. J’affirme - je jure - que je n'avais aucune part à ces aspirations extrêmes. Tout ce que mon ami a pu dire ou écrire en sens contraire doit être erroné, car je ne suis pas un homme de taille à risquer les sphères inexprimables par lesquelles seules on pourrait atteindre le succès. »

[15] « Nous vivons sur une placide île d'ignorance au beau milieu de noires mers d’infini, et il n'était pas prévu que nous voyagions loin. »

[16] « Et au-delà de tout, il entrevit un abîme infini de ténèbres, où des formes solides et semi-solides ne se révélaient que par leurs mouvements venteux, et des figures nuageuses de force semblaient superposer l'ordre au chaos et donner une clé à tous les paradoxes et arcanes des mondes que nous connaissons. »

[17] « Dans les pérégrinations de cette nuit, il n'y avait pas plus d'étrangeté qu’il n’y en avait eu déjà dans beaucoup d’autres; mais il y avait plus de terreur parce que je savais que j'étais plus proche de ces abîmes et mondes extérieurs que je ne l'avais jamais été auparavant. Par la suite j'ai été plus prudent avec mes incantations, car je n'avais aucun désir d'être coupé de mon corps et de la terre dans des abysses inconnus d'où je ne pourrais jamais revenir »

[18] « [...] J'implore avec de profondes gorgées de Plathotis, 
De profondes gorgées brassées dans du vin d'Astarte 
Et affermies avec les larmes de longs pleurs.  
J'aspire aux jardins de Zaïs;  
Le charmant jardin perdu de Zaïs  
Où fleurit le blanc nephalotë, 
Le héraut parfumé de minuit. 
La dernière puissante gorgée je suis en train de brasser; 
Une gorgée dont se délectent les démons;  
Une gorgée qui bannira la rougeur; 
L'horrible coma appelé vivre.  
Bientôt, bientôt, si je ne faiblis pas en brassant, 
La rougeur et la folie s’évanouiront,  
Et au fond des ténèbres peuplées de vers  
Pourrirons les chaînes ignobles qui m'ont assujetties.  
Une fois de plus les jardins de Zaïs 
Poindront blanc sur ma vision longtemps torturée, 
Et là au milieu des vapeurs de Yabon  
Se dressera la divine Nathicana; 
L'immortelle, restaurée Nathicana 
Qui n'a pas de semblable dans la vie. »

[19] « Comment que le nègre va gagner ! Qu’il va venir abolir tout ça ! toute cette forcènerie sinistre ! lui l’Anti-machine en personne ! qui déglingue tout ! raccommode rien ! l’Anti-Raison force de la nature ! Il l’aura beau pour trépigner toute cette valetaille abrutie, ces chiens rampants sous châssis !... » (Céline, Les beaux draps)

[20] « Il faut bien, comme dirait la S Annie Besant, que la race anglo-saxonne affirme et fasse triompher dans tous les domaines (et par tous les moyens) sa supériorité sur les autres races. Quand on appartient à une nation à laquelle on prétend attribuer le rôle du Manou dans le monde (prétention qui sied bien à une future « conductrice des hommes et des dieux », suivant l’heureuse expression du F/ George Arundale), il n’est que logique, sans doute, de reconnaître à cette même nation, en vue de certains « intérêts supérieurs » (?), le droit de faire expérimenter à l’occasion sur les autres (in anima vili), et autant que possible sans se compromettre, quelques-uns des effets les plus élémentaires de ce redoutable et mystérieux vril dont sera armée la Race Future annoncée par Bulwer-Lytton…  » Vers la Sagesse, article paru dans La France Antimaçonnique.

[21] Au matin le bouton de rose salue le soleil

Et répand la rosée du soir,
S'épandant avant la fin du jour,
En fleur de teinte resplendissante ;
Et quand le soleil a trouvé son repos,
Des pétales de roses jonchent le jardin à la ronde!

Ainsi cette île bénie qui possède la Rose
Vint de la brume et de l'obscurité,
Pour révéler un million de gloires,
Et répandre le nom de BRITANNIA ;
Et avant que la Vie du Soleil ne quitte l'azur,
L'ANGLETERRE régnera par le monde entier!

[22] Par exemple Meyrink, dont Lovecraft appréciait les œuvres. En ce qui concerne Lovecraft, peut-être peut-on signaler à ce propos ses références aux peintures de Nicolas Rœrich, autre contre-initié, dans At the Mountains of Madness, ainsi que ce dont il est parlé ici.

[23] Cet aboutissement extrême, bien entendu, ne constitue en fait qu’un cas exceptionnel […] ; pour ceux qui sont allés moins loin dans ce sens, il s’agit seulement d’une voie sans issue, où ils peuvent demeurer enfermés pour une indéfinité « éonienne » ou cyclique.

[24] « Au-delà de ce mur dont l’antique maçonnerie
De ses tours recouvertes de mousse atteignait presque le ciel,
Il y aurait des jardins en terrasses, aux fleurs luxuriantes,
Et des voltigements d'oiseau et de papillon et d'abeille.
Il y aurait des allées et des ponts enjambant gracieusement
De chauds étangs recouverts de lotus, reflétant la corniche des temples,
Et des cerisiers aux rameaux et feuillages délicats
Contre un ciel rose où planent les hérons.

Tout serait là, car les rêves anciens n'avaient-ils pas poussé
Ouverte la porte vers ce dédale aux lanterne de pierre
Où des ruisseaux nonchalants dévident leurs chemins sinueux,
Suivis par de vertes vignes pendant de leurs branches ?
Je me hâtai… mais lorsque le mur se dressa, sinistre et immense,
Je découvris qu'il n'y avait plus aucune porte. »